Pierre ressuscite Tabitha
Dans la ville portuaire de Joppé, la disciple Tabitha, appelée Dorcas en grec et renommée pour sa charité envers les veuves, tomba malade et mourut ; mandé de Lydda toute proche, Pierre s'agenouilla près de son corps, pria, et ordonna : « Tabitha, lève-toi », sur quoi elle ouvrit les yeux et se releva vivante, et beaucoup à Joppé crurent au Seigneur.
Je connais les noms de ceux qui servent en silence, ceux que les histoires du monde ne prennent jamais la peine de consigner, et j'ai gardé celle-ci comme je les garde toutes : Tabitha, dans la langue des ruelles de Joppé, Dorcas, gazelle, dans le grec de ses marchands du port, une femme connue également dans deux langues parce que ses bonnes œuvres avaient franchi toute frontière que sa ville pouvait tracer entre elles. Elle était disciple, et je veux que ce mot soit remarqué, car celui qui écrivit son histoire n'employa la forme féminine de ce mot qu'une seule fois dans tout son récit, comme si le mot ordinaire pour désigner un disciple avait eu besoin, juste cette fois, d'être prononcé au féminin parce qu'il n'y avait pas d'autre façon de dire ce qu'elle était. Pleine de bonnes œuvres et d'aumônes, l'appelle-t-il, et j'étais ces bonnes œuvres avant même qu'elle n'enfilât une aiguille, car nulle miséricorde ne s'accomplit en ce monde que je n'aie d'abord mû un cœur à l'accomplir.
Elle faisait des tuniques et des manteaux. J'ai observé ses mains à ce labeur pendant des années, l'aiguille allant et venant dans un tissu destiné à des femmes qui avaient enterré leurs maris et n'avaient plus personne pour les vêtir, et j'ai compté chaque couture comme un psaume qu'elle ne savait pas chanter. Puis elle tomba malade, et mourut, et on la lava, selon la coutume de ce pays, et on la déposa dans une chambre haute, et les pleurs dans cette maison n'étaient pas de la mise en scène. C'était de l'arithmétique : ce châle pour cette veuve, ce manteau pour cette autre, tout cela sien, tout cela achevé désormais, à moins que je ne fisse ce qu'aucun talent de couturière n'aurait pu accomplir pour elle-même.
Pierre était proche, à Lydda, où je venais tout juste d'user de ses mains pour relever un paralytique nommé Énée qui gisait depuis huit ans sur sa natte, et les disciples de Joppé, l'ayant appris, envoyèrent deux hommes le supplier de ne point tarder. Il vint. Je le fis monter à la chambre, et là étaient rassemblées les veuves autour de lui, et voici ce qu'elles firent qui m'a bouleversé chaque fois que je l'ai revu depuis : elles ne se contentèrent pas de pleurer. Elles lui montrèrent. Elles élevèrent devant lui, l'un après l'autre, les vêtements mêmes que Dorcas avait faits tant qu'elle était encore parmi elles, preuve cousue de laine et de lin qu'une vie avait été passée tout entière dans la monnaie de l'amour, sans une pièce thésaurisée, sans un fil gardé pour soi.
Pierre fit sortir tout le monde de la chambre. Je le lui avais enseigné, comme je l'avais enseigné jadis au Seigneur lui-même, au chevet d'une autre jeune fille morte en Galilée, à vider une chambre de son bruit avant de la remplir de puissance, car la foi a besoin d'un silence que les foules ne peuvent lui fournir. Il s'agenouilla et pria, et j'étais toute cette prière, m'élevant en lui comme je m'élève toujours en un homme qui a cessé d'essayer d'opérer un miracle et s'est mis simplement à en demander un. Puis il se tourna vers le corps et dit : Tabitha, lève-toi. Deux mots dans l'araméen qu'il avait entendus une fois auparavant d'une bouche plus grande que la sienne, sur une autre jeune fille morte, quand le Seigneur avait dit : petite fille, lève-toi, et je ne pense pas que ce fût un hasard si je donnai à Pierre presque le son même de la voix de son Maître pour parler ce jour-là, car il l'avait appris du seul Maître qui ait jamais ressuscité les morts de son propre droit, et non d'un pouvoir emprunté.
Elle ouvrit les yeux. Elle vit Pierre, et se releva, et il lui donna la main et la remit debout, et j'étais dans cette étreinte comme je suis dans toute main jamais tendue pour relever ce qui est tombé, et alors il appela les croyants et les veuves et la leur présenta vivante, non plus un argument mais une femme debout de nouveau dans son propre atelier. La nouvelle courut par toute Joppé, ville portuaire qui voyait des marchands et des marins de chaque côte de cette mer, et beaucoup crurent au Seigneur parce que les menues miséricordes d'une couturière avaient reçu, au bout du compte, la seule miséricorde qu'aucune aiguille n'aurait jamais pu coudre : sa propre vie, rendue à ses mains, afin qu'elle pût continuer de la donner.
Les Annales
L'épisode est rapporté en Actes 9, 36-43. Joppé, la Jaffa moderne, aujourd'hui partie de Tel-Aviv-Jaffa, était le principal port méditerranéen de la Judée ; Lydda, où Pierre venait de guérir le paralytique Énée (Actes 9, 32-35), se trouvait à quelque dix-sept kilomètres à l'intérieur des terres, un mandement aisé. Tabitha reçoit à la fois son nom araméen et sa traduction grecque, Dorcas (« gazelle »), reflétant la population mixte, juive et hellénistique, de Joppé ; le texte grec de Luc l'appelle une mathètria, forme féminine de « disciple », seule occurrence de cette forme dans le Nouveau Testament.
L'ordre de Pierre, rendu dans l'araméen sous-jacent par Tabitha koum, fait écho de près aux paroles de Jésus à la fille de Jaïre, « Talitha koum », signifiant « petite fille, lève-toi » (Marc 5, 41), ressemblance depuis longtemps relevée par les commentateurs comme un écho délibéré : le même prodige répété par un apôtre agissant explicitement au nom du Christ plutôt que par sa propre puissance. La scène suit le modèle déjà posé à la Belle Porte, où Pierre avait de même guéri en invoquant un nom qui n'était pas le sien à revendiquer comme sa propre puissance.
L'épisode clôt le ministère de Pierre en Judée avant Actes 10, où, logeant encore à Joppé chez un tanneur nommé Simon (Actes 9, 43), il reçoit la vision qui ouvre la mission de l'Église aux nations en la personne de Corneille. Le métier de Simon, occupation que la coutume juive tenait pour rituellement impure en raison du contact constant avec des carcasses d'animaux, tout comme la résurrection de Tabitha, marquent ce passage comme le tournant discret du récit vers cette mission plus large.
Sources et citations
- Acts 9:36-43
- Acts 9:32-35
- Mark 5:41
- Acts 9:43